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Heptaméron aux Bouffes du Nord, un bijou

Emilie Darlier-Bournat 4 février 2019
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© Simon Gosselin

Heptaméron – Récits de la chambre obscure, est une alliance en or qui réunit théâtre et musique. De somptueux madrigaux italiens s’insèrent dans le recueil de nouvelles de Marguerite de Navarre, chef d’œuvre de la Renaissance.

 Le metteur en scène Benjamin Lazar s’est inspiré de l’ouvrage écrit au seizième siècle par la sœur du roi François 1er. Le récit initial est bâti autour de sept journées durant lesquelles des voyageurs réunis dans une abbaye occupent leur temps en se narrant des histoires d’amour véridiques. Fidèle à cette règle du jeu, Benjamin Lazar a ajouté un extrait du Décaméron de Boccace ainsi que des histoires actuelles, collectées par ses interprètes ou par lui-même. Mais la particularité de ce spectacle tient au subtil enchevêtrement littéraire et musical. Pour cela, il a fait appel à Geoffroy Jourdain concernant la direction musicale et celui-ci a magnifiquement  conduit les huit chanteurs, quatre hommes et quatre femmes, du baryton-basse au contre-ténor et soprano, qui tous expriment les tempêtes intérieures autant que les jeux amoureux en arabesques délicates et riches.

©Simon Gosselin

Les comédiens, les chanteurs et musiciens imbriquent ainsi leurs partitions, ils parviennent à créer puis à développer une captivante atmosphère d’onirisme. Les récits admirablement interprétés, dialoguent en souplesse avec les madrigaux, poèmes chantés, notamment de Monteverdi. Cette forme musicale qui fut un des préambules de l’opéra est ici portée par des timbres vocaux contrastés et très beaux. Tous, comédiens et chanteurs , marient leurs gestuelles, leurs déplacements, leurs phrasés, sans jamais passer en force, maniant à tour de rôle les registres sanglants, les anecdotes teintées d’humour et les voltiges sensuelles. Les trois comédiens enchantent par leur art de conter les douleurs et les voluptés, sans éclats ni excès, laissant à l’imaginaire toute sa place et faisant ainsi surgir des flots d’images. Aux côtés de Geoffrey Carey admirablement cocasse et de Malo de La Tullaye poignant en simplicité, le rythme général est constamment entretenu avec finesse par Fanny Blondeau. Gracieuse et profonde, hôtesse des convives réunis, elle tend un fil central qui subjugue sur du velours. Toutes les tonalités se croisent sans heurts,  la grâce autant que les séquences terrifiantes bouleversent avec un tempo fluide, aéré, ouvert sur le rêve.

Les spectateurs traversent les variations du désir et de l’attrait pour la beauté,  joyaux charnels ou drames intimes, bonheurs autant que cruauté. Le metteur en scène, en recourant à un jeu retenu et maîtrisé et à travers une scénographie dépouillée, nous emporte dans des contrées multiples qui mêlent les époques, les langues et les lieux. C’est une grande réussite que ce voyage dans les univers de l’amour, sur un plateau presque nu, où domine le bois, travaillé comme si un ébéniste, un compagnon pourrait-on penser, avait déposé son savoir-faire, taillant échelle, grandes trappes, et quadrillage au sol. L’ensemble est extrêmement suggestif, la multitude des émois et des images jaillissantes résulte d’une alchimie brillante au centre de la chambre obscure.

Emilie Darlier-Bournat

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